LES GENTILSHOMMES DE LA BRETTE

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Enquête sur un duel en pays du Ferrain

jeudi 26 mai 2005

Au début de l’automne 1677, un duel oppose Jean de Montespierre à Pierre Guethem, fils d’aubergistes des Orions. C’est l’épée du noble contre la perche à haricot du manant...

Au XVIIème siècle, la manie du duel sévissait partout en Europe. Malgré l’interdit de l’église et les édits royaux, les bretteurs invétérés continuaient à en découdre.

C’était un jeu élégant, héroïque et meurtrier. Un combat singulier qui aurait opposé Jean de Montespierre à Pierre Guethem n’a pas été rapporté par les historiens locaux. Seule la tradition orale, entretenue par des générations de conteurs Tourquennois, est parvenue jusqu’à l’auteur de ce récit.

Voici ce qu’elle nous dit :

Au début de l’automne 1677, le duc d’Havré ordonna au bailli de Tourcoing, de faire une enquête sur les événements qui avaient troublé la chasse à courre lors de son dernier passage en pays de Ferrain, afin de déterminer la responsabilité de chacun des antagonistes, et de prendre les mesures judiciaires qui s’imposeraient éventuellement.

Tous les habitants de la paroisse Saint-Christophe furent donc interrogés par le bailli, le lieutenant, les sergents et leurs dépositions consignées par le greffier.

Cette "affaire d’honneur" aurait eu de nombreux témoins. Plusieurs la racontèrent à leur femme, à leurs amis, aux échevins, au confesseur, en disant la vérité, en croyant dire vrai, en mentant volontairement ou non :

Pour se rendre intéressants, des gens qui n’avaient peut-être rien vu décrivirent des rencontres qui n’avaient existées que dans leur imagination, et certaines narrations ne furent pas autres choses que des garlouzettes.

Le Pré-aux-Clercs à la Malcense !

On eût dit, à les entendre, que le Pré-aux-Clercs s’était transporté à la Malcense.

Duels épée contre épée, épée contre perche à houblon, fourche contre épée, à quatre ou six contre un, en plein jour, le nuit aux flambeaux, dans un grenier de la cense du Bus, une cave de l’hostellerie de Cygne, sur le pavé des Orions, le salle d’armes du château du Bailli, le sommet d’une tour à Lille, et même sur le pont d’un navire à Dunkerque.

Quant à l’identification des adversaires de M de Montespierre, elle fut impossible. Les duellistes étaient parfois gros, maigres, géants, nains, bossus, boiteux, chevelus, imberbes, poètes, illettrés, vêtus de haillons ou couvert de dentelles.

Tous ne s’en étaient tirés qu’à plaies ouvertes et sang coulant, mais aucun d’eux ne porta plainte, le sens de l’honneur le leur interdisait.

On se plut à commenter les mots de la fin, les injures, les politesses, en français, en patois, en latin, en flamand. Tout fut noté intégralement par le plumitif au visage renfrogné.

On loua très fort le dévouement des médecins, des chirurgiens, des rebouteux, des apothicaires, des bonnes soeurs et des moines, qui avaient eu bien de l’ouvrage à remettre sur pied tous les estoqués, les égratignés et les pourfendus que la redoutable brette du chevalier de Montespierre avait couchés sur le terrain.

Epée contre perche à haricot

On supposa aussi tout un monde de personnages, d’intrigues, avec des évasions, des cachettes, des contes à la brenne et des bleus contes.

Une question pertinente égara quelques temps les enquêteurs : "Qu’est-ce qu’une épée contre une perche à haricot frappant l’estomac ou le front entre les deux yeux ?"

On put aussi juger du comportement des gens de la même corporation ou du même "parti". Contrairement aux babillards cités, ci-dessus, d’autres se montrèrent moins loquaces.

Ne voulant pas d’histoire, il se défilèrent, ne voulant rien voir ni rien dire, ni témoigner, surtout lorsqu’il s’agissait, pour certains d’entre-eux, d’un supérieur ou d’un client.

Pour une partie des gens de la Malcense, le différend Montespierre-Guethem n’était pas leur affaire, et ils s’éloignèrent, fermèrent portes et fenêtres, rappelèrent les gamins.

Le lecteur sait bien que lors d’un accident ou d’un incident sur la route, plus d’un passant ne s’arrête pas pour toutes sortes de raisons.

Voilà pourquoi, les opprimés et les aventuriers tourquennois des XVIème et XVIIème siècles s’exilèrent en Hollande ou ailleurs.

Croiser le fer avec un manant

Cependant, sur le passé querelleur de Jean de Montespierre, on élabora encore bien des fabulations.

Plusieurs de ses duels auraient eu un dénouement burlesque : un matin de printemps, lorsque le combat fut interrompu par l’intrusion inattendue d’un porc noir ou rose ; un midi en été, par la piqûre d’une guêpe ou par la pluie diluvienne ; un soir d’automne, quand une bourrasque envoya son feutre empanaché dans une mare bourbeuse ; une nuit d’hiver, enfin, en glissant sur la glace du lac qui se brisa près de l’hospice de Mahaut de Guisnes.

Voilà bien des surprises désagréables pour l’orgueilleux M de Montespierre, en dehors de l’intervention des archers de la Franche Compagnie.

Cela lui apprendrait à se commettre en croisant le fer avec un manant. Quand on a été initié aux " vrais principes de l’espée seule" par le plus prestigieux maître d’armes de Paris, on a aucun mérite à se mesurer avec un profane. Que penserait de son disciple, Philibert de la Touche, dont le célèbre traité d’escrime fut publié en 1670 ?

Le fils de l’aubergiste des orions

Le chevalier avait de bonnes raisons ?

Un jeune couple dans la paix champêtre. L’intervention brutale d’un jaloux, enhardi par sa situation de maître et de propriétaire, noble de surcroît ; son désir d’humilier sans risque un rival jeune et inexpérimenté, sans titre de noblesse ou de bourgeoisie.

Un combat inégal qui cesse par l’intervention d’un groupe d’hommes simples, soudés par une solidarité fraternelle, et l’affirmation d’un esprit de confrérie tendant déjà depuis des siècles à l’émancipation des contraintes de l’Eglise, des seigneurs et des grands propriétaires terriens. Et puis à l’époque, il y a l’interdiction des duels, l’autorité du clergé, et l’opinion des gens qui font que les duellistes sanguinaires recherche les aubes aux témoins discrets pour assouvir leur passion funeste...

Par ailleurs, M de Montespierre dispose de beaucoup d’autres moyens moins dangereux pour lui qu’un duel hasardeux. Il a ses chiens hargneux. Il a ses valets pour faire bastonner le fils de l’aubergiste des Orions, sort que connu plus tard M de Voltaire.

Eloigner l’amoureux transi...

Finalement, il fut impossible au bailli de présenter un rapport circonstancier sur les événement qui avaient troublé le pays de Ferrain un jour de l’an de grâce 1677.

Le respectable bailli adorait sa fille, et bien qu’il s’opposât totalement à l’idylle qui s’ébauchait entre elle et Pierre Guethem, il décida sur le champ de minimiser l’affaire dans l’intérêt de tous.

Il était important pour lui de sauvegarder l’honneur de sa mission, tut en ménageant la susceptibilité de la noblesse locale et des gens du commun compromis dans ce simulacre, ou plutôt dans cette rixe.

On sema le bruit que deux jeunes soldats avaient pris un peu trop au sérieux un exercice de préparation militaire.

Quoi de plus plausible, puisque M de Montespierre était mousquetaire et Guethem archer de la confrérie de Saint-Georges.

Il n’était pas question pour le bailli de renoncer au mariage de sa fille avec son cousin Jean de Montespierre. La Continuation de sa race et du nom de Montespierre l’exigeait.

Sans doute, avait-il l’autorité de faire incarcérer cette gentille demoiselle, chez les Ursulines du champ des Nonnes, ou chez les soeurs grises de Comines, et même de l’envoyer comme servante dans le château fort des Comtes de Gand, et pourquoi pas en relégation en Louisiane comme le sera plus tard la Mano Lescaut de l’abbé Prévost ! Mais une décision de ce genre l’aurait frustrée de son désir de perpétuer sa noble lignée.

Quelques jours après l’enquête, on apprit que les blessures de Guethem étaient superficielles et qu’il pourrait bientôt reprendre son service à l’auberge de ses parents et même jouer du violon à la prochaine ducasse.

Mais il fallait empêcher toute tentative de revanche de la part de ce jeune intrépide. Il fallait surtout l’éloigner de catherine, l’objet de cette querelle inégale. Le prier de quitter également tourcoing. L’Europe allait lui offrir ses vastes possibilités de réussite et d’oubli.


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